Interprétation des résultats du Tableau


Comme le tableau l’indique clairement, la liquidité qui transite sur les marchés globaux de l’argent remplit quatre fonctions. Elle sert à régler les transactions de couverture (achat de produits dérivés : options et futures), les transactions d’une monnaie en une autre (échange de devises), les transactions sur le marché du financement (achat de titres financiers) ; mais la liquidité intervient aussi dans le règlement d’autres transactions, celles que l’on observe sur le marché des biens ou des services.


Il faut ensuite noter que l'ensemble de ces transactions font l’objet de règlements monétaires, c’est à dire de règlements dans une monnaie donnée, et par conséquent dans une zone monétaire parfaitement délimitée. La liquidité nécessaire pour ces échanges est ainsi fournie, in fine, par la banque centrale de la zone monétaire correspondante, sur un marché particulier : le marché interbancaire, où s’effectue et se consolide l’ensemble des règlements. La liquidité qui irrigue ces marchés joue par conséquent un rôle déterminant pour la stabilité du système économique mondiale.


Il devient alors essentiel de comprendre que si un choc particulier affecte soit la sphère réelle, soit la sphère financière, en provoquant par exemple une crise de liquidité, comme la crise financière actuelle liée aux subprimes américains, c'est l'ensemble du système qui peut se trouver d'un seul coup déstabilisé par manque d'irrigation. Or, ces chocs ont une probabilité élevée de provenir davantage de la sphère financière que de la sphère réelle, car c'est au sein de la finance libéralisée que se logent les variables globales de l'économie mondiale.



Quelle interprétation faut-il maintenant donner aux résultats de ce tableau  ? Les transactions relatives à l’économie réelle n’occupent qu’une part très faible du total des transactions. En effet, les transactions relatives aux biens et services ne se montent qu’à un peu moins de 3% des paiements monétaires de la planète et ont même tendance à décroître : 2,75% en 2002 pour tomber à 1,6% en 2007. Le même constat s'observe pour les transactions commerciales internationales : celles-ci s'élevaient à 7,8 T$ en 2002, soit 2,03 % des transactions du marché des changes. En 2005, le pourcentage s'est relevé un peu, à 2,22%. Compte tenu de ces deux types de transaction, le rapport du poids de l'économie financière par rapport à celui de l'économie réelle qui était de 28 en 2002 est passé à 32 en 2005 et à 64 en 2007, ce qui apparaît, dans une première approche de cette confrontation, proprement vertigineux.


Par leurs masses et l’organisation dans lesquels elles s’insèrent, certaines variables de la finance libéralisée apparaissent ainsi comme des variables globales, et sont en capacité d’exercer une influence décisive sur les variables de l’économie réelle, précisément en raison du spectre « global » de leur action. Par exemple, le taux de change euro/dollar peut être connu à tout moment, et en n’importe quel point de la planète ; de la même façon, le taux d'intérêt qui se forme sur le marché obligataire américain est un taux directeur pour l'ensemble des marchés obligataires mondiaux. Tel n'est pas le cas pour le PIB mondial, somme de 199 PIB nationaux, qui ne transcrit aucune réalité économique globalement organisée à l’échelle mondiale .


S'agissant des transactions sur produits dérivés et des transactions sur le marché des changes (autres que celles portant sur le commerce international), celles-ci sont consacrées à des opérations de couverture dont le contenu essentiel est de s'assurer contre les risques de taux et les risques de change. Leur développement phénoménal s'explique par des enchaînements dans des spirales souvent très complexes d'opérations « de couverture de couverture ». D'où leur explosion dans des chaînes de transactions qui peuvent être très longues. A titre d'exemple de l'un de ces maillons, on peut prendre le cas d'une banque qui, cherchant à couvrir ses clients, mutualise plusieurs risques en un seul, à travers un produit financier nouveau qu'elle décide de rétrocéder au marché pour être couverte à son tour.


Mais, le plus impressionnant est sans aucun doute la rapidité avec laquelle ces marchés de produits de couverture se sont développés. Ainsi, les marchés portant sur les options et les futures ne s'élevaient qu'à 1,7 T$ en 1989 (cf. Bis Quarterly Review, November 1996, p 32),  alors que le tableau 1 souligne leur expansion énorme en 2007 puisque le montant des transactions sur les marchés organisés pour ces produits a atteint le volume de 2 288 T$


Finalement, que révèle la dynamique de l'économie mondiale ? La prédominance des marchés de couverture est symptomatique, au sein de la finance globalisée, de la très forte aversion au risque des intervenants. Cette dynamique est hautement paradoxale puisqu’une grande part des transactions financières est destinée à se couvrir contre le risque … lié aux au fonctionnement même de  marchés libéralisés. Comme s'il fallait conjurer, grâce à de nouveaux marchés, les effets néfastes de l'ouverture des marchés monétaires et financiers intervenue dans les années 70 et 80. Bref, le marché pour lutter contre les imperfections de marché !


Cette logique est-elle rassurante ? La réponse est évidemment négative puisque le risque ne disparaît évidemment pas au sein de ces marchés. A toute opération de couverture correspond en effet une opération spéculative. Celui qui se couvre ne fait qu'échanger son risque avec un spéculateur. Mais, au lieu d'être assumé par quelques acteurs qui pourraient le gèrer, le risque se trouve disséminé à travers une foultitude d'intervenants.


Notre planète économique est dorénavant dominée par une sphère financière où la logique de la couverture a entraîné un immense marché de la spéculation. Pour les citoyens que nous sommes, la question n'est elle pas alors de savoir si ce développement vertigineux de la finance est véritablement maîtrisé par les autorités qui sont en charge normalement de la réguler ; bref, qui est dans le poste de pilotage ? Se poser ces questions, c’est malheureusement déjà entrevoir la réponse.