Edito

de François Morin


Penser l’impensable…

Il est très surprenant que les économistes férus de théorie économique standard, ayant découvert l’ampleur de la crise actuelle après l’avoir systématiquement sous estimée, ou même après ne l’avoir pas vu du tout arriver, se préoccupent maintenant de son traitement immédiat à force de préceptes assénés souvent de façon péremptoire. Un profil plus modeste de leur part et davantage critique sur leurs présupposés théoriques siérait davantage à la situation actuelle. Cette attitude leur permettrait probablement de mieux appréhender les enchaînements systémiques que l’on observe actuellement.

Tout d’abord la sous estimation rétrospective. Elle a été le fait, nous l’avons déjà dit, des économistes du FMI qui, il y a un an encore, en février 2008, estimait les pertes globales d’actifs liées à la crise des subprime  à 400 milliards de dollars ; deux mois après, l’estimation était montée à 945 milliards, puis à 1400 milliards en octobre. Le fait nouveau est la dernière estimation, fin janvier 2009, à 2200 milliards mais, cette fois-ci, pour les seuls actifs américains ! (1) D’autres économistes standards en reste actuellement à une évaluation de l’ordre de 1000 milliards, comme s’il fallait absolument éviter de conférer à cette crise l’ampleur qui est clairement la sienne. Dans la même veine, d’autres s’interrogent toujours sur le point de savoir si cette crise est plus sévère  ou différente de celle survenue en 1929. Là aussi, on tente de relativiser la gravité ce qui est en train de se produire.

Ne doit pas alors s’inquiéter de ces erreurs gigantesques ou encore de ces freins mis pour reconnaître l’ampleur de la crise ? A quoi tiennent cet aveuglement ou ces réticences ? La théorie standard ne voit que des « imperfections » de marché, des « asymétries d’information », ou encore des « insuffisances » des régulateurs financiers ; pour elle, il faut simplement mieux ordonner les « incitations » des agents par des règles plus efficaces ; les marchés pourront alors retrouver leur rôle fondamental de régulation (2). Les banques, celles qui sont seulement illiquides, retrouveront alors leur santé financière une fois leur bilan apuré, les autres, insolvables, disparaîtront ou bien seront nationalisées. Il ne faut donc pas s’inquiéter outre mesure (3). La finance n’est pas devenue folle.

A cette vision qui fait la part belle aux comportements microéconomiques, on ajoute une pincée macroéconomique sur le rôle des banques centrales qui n’auraient pas su empêcher la formation des bulles de prix d’actifs (sur les cours boursiers, ou sur l’immobilier américain). A aucun moment, cette pensée n’est capable de mettre en avant le caractère systémique de la crise et des effets de contagion liés aux produits dérivés issus de l’industrie financière. Ces produits, nés avec la libéralisation financière, sont censés couvrir les agents des risques liés aux variations de prix … engendrées par cette même libéralisation ! Plus largement, les produits dits « structurés », savant mélange de produits couvrant des risques financiers de toute sorte (et notamment ceux issus de la titrisation des créances bancaires) se sont répandus comme une traînée de poudre à partir de la fin des années 90.

Ces produits sont alors devenus progressivement toxiques car intégrant dans des proportions variables, et selon des empilements inextricables, les titres issus des créances subprime américaines. Le caractère systémique de la crise et son ampleur imprévisible vient de là. On est en présence d’un mécanisme pyramidale semblable à celui mis en place par Madoff, mais cette fois-ci appliqué à l’échelle planétaire.

D’un côté les investisseurs ont fait confiance aux produits gérés par les fonds  du milliardaire américain ; celui-ci  prenait les capitaux nouvellement apportés pour servir les intérêts de ses anciens clients à des rentabilités si fortes que les capitaux déjà apportés ne pouvaient que fondre pour assurer ces rémunérations. De l’autre côté, les investisseurs financiers  ont fait confiance aux produits générés par les banques ; ces produits complexes (CDO) devaient leur rapporter des  rentabilités, elles aussi élevés (car bien notés et  garantis par des rehausseurs de crédit) ; mais ces produits ont également perdu progressivement leur valeur non seulement avec la chute des prix de l’immobilier, mais aussi et surtout du fait de la complexité (empilements entrelacés) de ces produits. C’est ainsi qu’à partir d’un marché immobilier des subprime évalué à 40 milliards de dollars, on en arrive actuellement à des pertes d’un montant de 3 ou 4 mille milliards de dollars.

Cette crise financière est non seulement une crise systémique analogue à un mécanisme de Ponzzi appliqué à l’échelle internationale, mais évidemment aussi une grave crise de la pensée économique  standard, impuissante à caractériser la crise actuelle, car cette dernière  plonge ses racines dans les processus de libéralisation de la finance intervenus au début des années 1970. On ne peut guère demander à des théoriciens qui font des concepts d’équilibre et de marché la pierre angulaire de leur construction intellectuelle de penser l’impensable.


(1) - Cf. la déclaration du Directeur du FMI dans Les Échos du 28 janvier 2009.

(2) - Pour une bonne synthèse de la pensée standard sur la crise financière , cf. l’article de J. Tirole, « Leçons d’une crise », TSE n°1 - 12/2008

  1. (3) - M. Wolf : «Le nouveau plan Obama ne sauvera pas les banques», Le Monde, 17 février 2009


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